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Année du Brésil, histoire d'un sauvetage
Année du Brésil, histoire d'un sauvetage
Nov 12, 2005
Source: Le Monde


D'autant que la traversée a été mouvementée. Changement d'équipage, grave avarie de dernière minute, manque de carburant, et jusqu'aux tentatives de piraterie au milieu de l'océan. "La catastrophe annoncée n'a pas eu lieu, mais on n'en est pas passé loin", reconnaît Jean-François Chougnet, commissaire français de l'opération.

La phase préparatoire fut un cauchemar. "L'opération avait été annoncée en avril 2001. L'administration s'est mise au travail, lentement mais sûrement, raconte-t-on à l'Association française d'action artistique (AFAA), bras armé culturel du Quai d'Orsay. Tout semblait fonctionner. Les relations avec les Brésiliens étaient excellentes. Mais, lors d'un voyage en novembre 2003, nous nous sommes aperçus qu'ils n'avaient encore rien fait."

Grosse colère, sonnette d'alarme tirée des deux côtés et au plus haut niveau. En avril, le commissaire brésilien, Marcos de Azambuja, ancien ambassadeur à Paris, est écarté et remplacé par André Midani. C'est Gilberto Gil, ministre de la culture et musicien, qui l'a choisi.

Homme d'affaire, Midani n'est autre que l'ancien patron de Warner Music pour l'Amérique du Sud, découvreur, à la fin des années 1960, du mouvement Tropicaliste, dont le ministre chanteur est une figure de proue.

Changement de braquet. "Midani a été impressionnant, se souvient Raphaël Bello, commissaire général adjoint. Il a fait aboutir toutes nos propositions, en particulier pour les expositions. C'était parfait." Jusqu'à la tuile. Le 14 novembre 2004, le principal producteur brésilien, la société BrasilConnects, est emporté dans la tourmente financière de la banque Santos, qui met en cause son président, Edemar Cid Ferreira. A la tête de BrasilConnects, Ferreira a organisé les plus grosses expositions de l'histoire du Brésil, dont celle marquant, en 2000, le 500e anniversaire de la découverte du pays. Pour l'occasion, il a rassemblé 25 millions de dollars. Et gagné une réputation internationale.

Le lancement des festivités est prévu en mars 2005, avec l'exposition "Brésil indien", à Paris, au Grand Palais. Pour cette seule manifestation ­ la plus prestigieuse de la saison ­, BrasilConnects devait apporter plus de 1 million d'euros. "Jusqu'au 15 janvier, l'exposition a été menacée", assure Jean-François Chougnet. Finalement, 300 000 euros d'économies sont trouvés (réduction du nombre d'oeuvres et de divers frais). L'administration brésilienne apporte 200 000 euros, mais l'essentiel du trou est comblé par les Français : la Réunion des musées nationaux, qui rêvait déjà de larges bénéfices, doit au contraire piocher dans ses réserves et la société française Areva ­ mécène de l'opération ­ ajoute 200 000 euros de contribution.

Mieux : la justice brésilienne accepte de laisser sortir des oeuvres théoriquement immobilisées des collections de Cid Ferreira et de la banque Santos. L'exposition s'ouvre à temps. Les apparences sont sauves.

Face au retrait du banquier, chacun s'adapte comme il peut. Au Centre Pompidou, l'exposition d'art contemporain "Marepe" est réduite. A la Maison européenne de la photographie (MEP), celle de Miguel Rio Branco est sauvée par des coupes claires dans la communication et une contribution de 90 000 euros du fonds commun franco-brésilien, mais la collection personnelle de photos historiques de Cid Ferreira est bloquée par les autorités brésiliennes. A Arles, en juillet, c'est une aide de 90 000 euros de L'Oréal qui permettra à François Hébel, le directeur des Rencontres photographiques, de sauver ses cinq expositions.

Les difficultés ne se sont pas limitées à la défection de Cid Ferreira. A Rouen, l'exposition "Trois siècles d'art brésilien" n'a dû son salut qu'à un apport de dernière minute de 100 000 euros de la société Saint-Gobain. A la Halle Saint-Pierre, à Paris, en revanche, la directrice, Martine Lussardi, a été contrainte de remballer ses catalogues et d'annuler, trois semaines avant le vernissage, l'une des deux expositions d'art brut prévues, celle d'Arturo Bispo de Rosario : "Le directeur du musée situé dans l'hôpital de Rio où fut interné l'artiste réclamait une commission", soupire-t-elle. Pas moins de 55 000 euros.

En juin, un nouveau coup dur frappait le commissariat français. Les Brésiliens annonçaient qu'il leur manquait 280 000 euros pour financer des billets d'avion et du fret. "Une dizaine de manifestations étaient menacées", assure Raphaël Bello. Une fois encore, on réduisit la voilure, puis le fonds commun ­ d'un montant de 1,6 million d'euros et nourri à parité par les ministères des deux pays ­ et des mécènes bouchèrent le trou.

Au même moment, Gilberto Gil obtenait à l'arraché des autorités brésiliennes les 5 millions d'euros nécessaires pour financer l'Espace Brésil, au Carreau du Temple, menacé par la défection de cinq Etats sur les douze initialement prévus, mais aussi par le forfait de la société française Jangada.

A l'heure des comptes, et sauf catastrophe de dernière minute, aucune rallonge budgétaire ne devrait être nécessaire. Sur les 30 millions d'euros que pourrait avoir coûté l'opération, une bonne partie a été payée par les entreprises brésiliennes ­ bailleurs de fonds habituels de la sphère culturelle du pays, essentiellement alimentée par le secteur privé ­ et par les collectivités locales ou les établissements publics français. Une bonne affaire, donc, pour les deux gouvernements. A Brasilia, on a déjà fait les premiers comptes : "Pour 20 millions d'euros investis par les différentes parties brésiliennes, il y a déjà eu 150 millions d'euros de retour sur investissement", assure-t-on au ministère de la culture.

A Paris, on est moins triomphal. Personne n'est capable de chiffrer les retombées financières de l'opération. Si les médias français ont réagi positivement aux "festivités", leurs homologues brési liens ont souvent boudé les programmes. Pour nombre d'entre eux ­ notamment ceux de l'opposition ­, l'Année du Brésil ressemblait à une opération de communication du président de la République Luis Ignacio da Silva Lula, dont le parti ­ le Parti des travailleurs (PT) ­ est accusé de corruption. Certains de ses proches ont dû démissionner de leurs fonctions. La venue officielle de Lula à Paris, en juillet, et l'implication personnelle de son ministre de la culture lors du grand concert du 14 juillet, place de la Bastille, ont suscité des commentaires acerbes. Gilberto Gil a même renoncé à son cachet sous la pression de la commission d'éthique du Tribunal des comptes de l'Union brésilien, allergique au mélange des genres.

En guise de réciprocité, le Quai d'Orsay et le ministère de la culture évoquent aujourd'hui une Année de la France au Brésil. Les deux gouvernements en ont arrêté le principe et devraient, d'ici la fin du mois de novembre, l'annoncer pour 2008. Entre-temps, en 2006, le président brésilien remettra son mandat en jeu. "Autant dire que rien n'est fait", soupire un diplomate français.

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